Entre homogénéisation cosmotechnique
et pragmatique des futurs
Soutenance de M2 Mention « Savoirs et société », Parcours « Études
environnementales »
Sous la direction de Sophie GOSSELIN
Membres du jury : Sophie GOSSELIN, Francis CHATEAURAYNAUD
EHESS, 54 Bd Raspail, 75014 Paris
3 septembre 2025
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Celui qui a le contrôle du passé, disait le slogan du Parti, a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.
Et cependant le passé, bien que par nature susceptible d’être modifié, n’avait jamais été retouché. La vérité actuelle, quelle qu’elle fût, était vraie d’un infini à un autre infini.
C’était tout à fait simple. Ce qu’il fallait à chacun, c’était avoir en mémoire une interminable série de victoires. Cela s’appelait "Contrôle de la Réalité".
Extrait de 1984 de George Orwell (1950)
Lien vers le mémoire : https://nuage.coopmilieux.org/s/GX3XpwZ8Gj5DWEd
Lien visio : https://meet.liiib.re/2025_ehess_soutenance-m2-futur-energie
Salles présentiel et distanciel ouvertes jusqu'à 16h
Enregistrement prévu (sauf objection)
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Déroulé :
Auparavant
ADEME (action publique), AREVA (industrie), SAED & French Tech (innovation), la MYNE (recherche citoyenne)
Co-producteur de la Fabrique des Énergies (ADEME)
Co-directeur-salarié de la Coopérative Formations
Actuellement
Membre de la Coop des Milieux
Etudiant mastérant à l'EHESS
Ingénieur énergie-environnement
Spécialisation "Recherche, technologie, innovation et action publique"
Études environnementales (EHESS) : parcours pluridisciplinaire (histoire, philosophie, ethnologie, anthropologie)
Communs et anthropologie des infrastructures par la pratique
Auparavant
Impact prospectif de l'aviation civile sur le réchauffement de la planète
Programme de recherche-citoyen DAISEE
Énergie, prospective et environnement
Aujourd'hui
Puissance incantatoire de la futurologie énergétique : entre homogénéisation cosmotechnique et pragmatisme des futurs.
Formations
Expérience
Recherche
40 ans, papa, homme blanc, cis-genre hétéronormé, originaire de la Réunion|Ingénieur thermodynamicien-énergéticien de formation, déformé par la pratique des communs, de la recherche hors les murs et du design.
Mikhael Pommier (Concarneau) : designer, j'agis par des enquêtes, la médiation et la conception d’artefacts/systèmes.
Nicolas Loubet (Orléans) : je suis actif dans des communautés contributives, je travaille des cadres de coopération.
Rieul Techer (Lyon) : ingénieur de formation, je mène des travaux de recherche-action sur la futurologie énergétique.
Sylvia Fredriksson (Orléans) : designer-chercheur, mes travaux portent sur les relations entre design, technique et politique.
Mission : favoriser, faciliter et déclencher des dynamiques démocratiques et écologiques situées et ancrées dans des territoires, soigneuses des milieux.
Équipe opérationnelle (multi-disciplinaire)
Charlotte Rizzo (Lyon) : Ingénieur environnement, urbaniste et facilitatrice territorial, je participe à la mise en œuvre de politiques et projets favorisant les communs.
Florian Rony (Lyon) : médiateur territorial, je crée des conditions favorables pour des dynamiques de collaboration.
Lysiane Lagadic (Concarneau) : designer, je m'implique sur des questions politiques et sociales situées depuis l'enquête, l'éducation pop. et les arts.
«[Le temps] est devenu à ce point l’ordinaire de l’historien qu’il l’a naturalisé ou instrumentalisé.»
«Un temps désorienté, donc, placé entre deux abîmes ou entre deux ères.»
— François Hartog, Régimes d’historicité (2015)
"Everything in the universe may be described in terms of energy [meaning ‘the capacity for doing work’]. Galaxies, stars, molecules, and atoms may be regarded as organizations of energy. Living organisms may be looked upon as engines which operate by means of energy derived directly or indirectly from the sun. The civilizations, or cultures of mankind, also, may be regarded as a form or organization of energy."
Leslie A. White, Energy and the evolution of culture, 1943
"Saviez-vous que le nombre de futurologues croît à la même vitesse que l'humanité tout entière ?"
Stanilas Lem, Le Congré de futurologie, 1971
Attache disciplinaire et méthodologie
Recherche-action au croisement de la philosophie des techniques (Yuk Hui), d'une certaine pratique de l'histoire (Cara N. Daggett) et de la sociologie pragmatique (Francis Chateauraynaud).
Questions
Qu'est ce qui trame la prédominance de certains futurs énergétiques plutôt que d'autres dans la construction de l'avenir ?
Comment se fait-il que certaines futurs énergétiques aient plus d'emprises sur les orientations à venir que d'autres ? Comment dont-ils mondes et pourquoi, finalement, seules quelques propositions, sommes toute homogènes, dominent ? Que permettent des futurs minorisés s'ils n'ont peut, voire pas, voix au chapitre des grandes transformations des infrastructures et organisations de notre système énergétique ?
Hypothèse centrale
La futurologie énergétique est un mode de production d'imaginaire structurant nos (représentations des) futurs.
Proposition de thèses pour cette recherche
La futurologie est une cosmotechnique discursive des futurs.
La futurologie énergétique subit un processus de réduction cosmotechnique depuis les années 60 qui empêche une pluralité de futurs d'exister et favoriser la reproduction de modes capitalistes.
La futurologie énergétique est dotée d'une puissance incantatoire participante aussi bien de la sorcellerie capitaliste que d'un processus de désenvoutement capitaliste (un "pharmakon").
« Energy provided the grammar for a preference for the transformation of fuel, for putting it to use to do work and make change, and for stamping teleological activity as a virtuous achievement. Even after thermodynamics adopted the term energy as a concept for physics, these older meanings of energy continued to be used alongside, or interchanged with, energy as a scientific term, such that the metaphysical and scientific connotations inflected and supported each other. » (Cara N. Daggett, The birth of energy)
Là où chez Michel Foucault la biopolitique est une forme de gouvernementalité dont la finalité est le gouvernement des corps par un biopouvoir, l’énergopolitique est une forme de gouvernementalité dont la finalité est le gouvernement du monde par un énergopouvoir. En effet, l’énergie irrigue toutes les composantes de nos vies. Dans cette perspective, le gouvernement des futurs est energopolitique.
« We can understand modern forms of prediction [...] as what the French philosopher Michel Foucault would have called social technologies [...] that have the ambitions to shape the social and economic world, manage fundamental forms of social conflict, and create forms of order, or at least illusions of order, to a general messiness of social and global time » (Jenny Andersson, The Future of the World. Futurology, Futurists and the Struggle for the Post-Cold War Imagination)
Si la futurologie énergétique est une technique faisant médiation entre
notre manière de se rapporter au et de ses représenter le monde (l’ordre cosmique), en ce sens qu’elle représente notre vision du monde (tel qu’il est et pourrait être),
et ce que l’on peut effectivement se permettre (l’ordre moral), en ce sens qu’elle règle et contraint les mondes à venir (tels qu’ils devraient être),
alors il paraît pertinent de voir la futurologie énergétique comme une cosmotechnique discursive des futurs.
« Dans l’histoire de la futurologie énergétique, le temps joue un rôle fondamental. L’histoire de la futurologie imbrique deux typologies de relation au temps : rétrospective et prospective. La relation au temps dans l’énergie est éclatée. Les temporalités géologiques se confrontent aux temporalités de la société thermo-industrielle qui entrent en friction avec les temps du quotidien. Elles ne peuvent s’abstraire des temporalités des événements environnementaux et climatiques – à court et long terme – liés à l’usage des ressources énergétiques. Le temps présent est celui de l’urgence, du fait de ces considérations (environnementales et climatiques) et des mécanismes d’accélération. Le découplage entre la matérialité de l’énergie et son usage économique (poussé à son paroxysme par la financiarisation) exacerbe les paradoxes temporels. » (Coop des Milieux (collectif), Petit manuel de démocratie énergétique)
« Partant de diverses expériences du temps, le régime d’historicité se voudrait un outil heuristique, aidant à mieux appréhender [...] des moments de crise du temps, ici et là, quand viennent, justement, à perdre de leur évidence les articulations du passé, du présent et du futur. N’est-ce pas d’abord cela une « crise » du temps? [...] Pour Koselleck, la structure temporelle des temps modernes, marquée par l’ouverture du futur et par le progrès, est caractérisée par l’asymétrie entre l’expérience et l’attente. Depuis la fin du XVIIIe siècle, cette histoire peut se schématiser comme celle d’un déséquilibre qui n’a cessé de croître entre les deux, sous l’effet de l’accélération » (François Hartog, Régimes d'historicité)
« thermodynamics does not simply describe a preexisting thing called energy, but rather invents energy as a unit of accounting (and work and waste), thereby offering new governance strategies that were particularly useful to Victorian industry. » (Cara N. Daggett, The birth of energy)
« Everything in the universe may be described in terms of energy. Galaxies, stars, molecules, and atoms may be regarded as organizations of energy. Living organisms may be looked upon as engines which operate by means of energy derived directly or indirectly from the sun. The civilizations, or cultures of mankind, also, may be regarded as a form or organization of energy. » (Leslie A. White, Energy and the evolution of culture)
« Concepts from the world of modelling become necessary to understand reality. Reality is soon defined as the reality represented in the models, and no longer the reality experienced by those directly concerned. » (Baumgartner et Midttun, The politics of energy forecasting)
Suivant François Hartog, les chocs pétroliers ont exacerbés l'asymétrie entre le régime de l'expérience et celui de l'attente.
« by normalizing speculation as a ubiquitous practice, most saliently in metastasizing derivative markets, neoliberalism forster anticipation as a way of being in the world
that orients its subjects towards the future », « the future market created a space of pure expectation » (Caleb Wellum, Energizing Neoliberalism)
« I do not see the Government’s task as being to try to plan the future shape of energy production and consumption. It is not even primarily to balance UK demand and supply for energy. Our task is rather to set a framework which will ensure that the market operates in the energy sector with a minimum of distortion and energy is produced and consumed efficiently. » (Nigel Lawson, Secrétaire d’État à l’Énergie du Royaume-Uni, 1982)
Ce que montre tant l'expérience de l'ADEME que l'histoire de la futurologie énergétique, ou encore les analyses des sous-jacents épistémologiques de la futurologie énergétique et de ses héritages c'est qu'au cours des 45 dernières années un processus de réduction cosmotechnique s'est accéléré.
Ce que cela veut dire c'est qu'il y de moins en moins de diversité technique dans les manières de se rapporter aux futurs. Ce constat rejoint celui de Yuk Hui concernant question de la technologie en Chine.
"we should consider contemporary aspects of future creation and scenarios as highly powered geopolitical devices that are intimately involved in ordering our visions of global capitalism"
Jenny Andersson, The Future of the World : Futurology, Futurists and the Struggle for the Post Cold War Imagination, 2020
«Le futur est déjà parmi nous, en nous-mêmes. Il nous arrive d’un dehors, à un rythme toujours plus effréné, tout en étant le résultat inattendu, insoupçonné et indiscernable de nos propres actions»
«Une bonne futurologie est une vertigologie, mais tous les vertiges ne se valent pas.»
Grimaud et Wacquez, Le vertige futurologique (2023)
«DAISEE est un futur poussé à l’extrême qui permet de discuter de questions politiques. Ce serait quoi un système énergétique dans un monde où l’État n’est plus prépondérant dans l’organisation des infrastructures mais organisé par des communautés énergétiques? Quelle
est notre maîtrise de l’énergie dans notre monde de plus en plus informatisé? Alors que les systèmes d’information et les réseaux de distribution sont intriqués, qui voit quoi? Si les corporations et les états ne sont pas les garants de notre approvisionnement énergétique, qui l’est?, etc.»
Intervention de Nicolas Loubet à propos de DAISEE (2024)
«Pour être intégrée dans les pratiques sociales, elle doit être transformée par des systèmes socio-techniques, puis convertie grâce à la médiation d’autres technologies du quotidien [...]. Ces infrastructures distribuant l’énergie participent de systèmes techniques complexes et dy-
namiques, mais aussi de systèmes sociaux et culturels [...]. Cette chaîne de production, distribution et consommation fait de l’énergie un objet social par excellence.»
Nathalie Ortar et Tristan Loloum, Introduction à l’anthropologie de l’énergie (2019)
Ce que nous montre ces expérience ce sont des formes de technodiversité : des futurs cultivés dans leurs milieux.
«Oser mettre le capitalisme dans la lignée des systèmes sorciers, ce n’est pas prendre un risque ethnologique, mais pragmatique. Car si le capitalisme entre dans une telle lignée, c’est sur un mode très particulier, celui d’un système sorcier sans sorciers qui se pensent tels, un système opérant dans un monde qui juge que la sorcellerie n’est qu’une simple croyance, une superstition et ne nécessite donc aucun moyen adéquat de protection.»
sabelle Stengers et Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste (2007)
Si le capitalisme est un processus sorcier et que l’énergie en est la magie, la futurologie énergétique est son incantation.
« la magie est analysée par Bourdieu comme une délégation du pouvoir de l’institution à des signes qui semblent porteurs de leur propre pouvoir »
« Le pouvoir des mots ne réside pas dans les mots mais dans les conditions qui donnent pouvoir aux mots en produisant de la croyance collective, c’est-à-dire la méconnaissance collective de l’arbitraire de la création de valeur qui s’impose à travers un usage déterminé des mots.»
Présentation de Frédéric Keck et Arnaud Morvan citant Bourdieu dans Marcel Mauss et Henri Hubert, Esquisse d’une théorie générale de la magie ( 2019)
Il « faudrait plutôt comprendre les énoncés magiques en fonction de leurs effets pragmatiques dans des contextes d’énonciation »
Présentation de Frédéric Keck et Arnaud Morvan dans Marcel Mauss et Henri Hubert, Esquisse d’une théorie générale de la magie ( 2019)
Ce régime dominant de production de futurs majeurs n'épuise pas les possibles de futurs mineurs minorisés. Pour autant, force est de constater que la sorcellerie capitaliste fait son œuvre et que la futurologie énergétique contemporaine institutionnelle participe d’une reproduction de modes capitalistes.
Des approches se réclamant du pragmatisme s’attaquant à des systèmes complexes tel que l’énergie révèlent d'autres manières de faire futurs.
Une perspective pour sortir de cette boucle selon moi est de prendre la suite de Yuk Hui en articulant **technodiversité** (Hui) et **pragmatique** (Chateauraynaud). Dans cette configuration on peut envisager une **futurologie par-en-bas** qui désenvoûte les scénarios dominants et accueille la pluralité des temporalités.
La suite que je propose donc ici serait la mise au travail d’une pragmatique de la futurologie énergétique dans la perspective d’initier une histoire populaire de la futurologie énergétique qui viendrait épaissir un faire futur aujourd’hui bien réduit.
Pour une histoire populaire et sociale de la futurologie énergétique
"Faire une histoire « vue d’en bas » et non d’en haut, signifie écrire une histoire qui prenne au sérieux la pensée et les actions des protagonistes et pas seulement les décisions gouvernementales et les politiques étatiques, même si le souci de considérer l’ensemble du territoire y compris à ses périphéries oblige à s’intéresser à l’action des agents du pouvoir"*
* Zancarini-Fournel, M. (2020). Écrire une histoire populaire de la France. Revue d’histoire moderne & contemporaine, n° 67-2(2), 47‑62. https://doi.org/10.3917/rhmc.672.0047
Vers des technodiversité opérantes
Comment rendre opérante la notion de technodiversité dans la pratique des futurs énergétiques ? Recoupement entre la pragmatique des futurs en sociologie pragmatique et ce qui semble être son pendant, avec la cosmotechnique, en philosophie.
Pratiques de désenvoûtement de la futurologie énergétique
En empruntant à Stengers et Pignarre* l'image d'un capitalisme comme processus sorcier; si l'énergie est le fuel du capitalisme et que le futur est sa discipline constitutive, alors l'énergie ne serait-elle pas la magie du processus sorcier et la futurologie son incantation ? Si oui, alors quels processus de désenvoûtement ?
* Pignarre, P., & Stengers, I. (2007). _La sorcellerie capitaliste: pratiques de désenvoûtement_. La Découverte.
Le droit comme ordre moral de la cosmotechnique futurologique
La futurologie énergétique prise comme cosmotechnique discursive des futurs est une technique qui fait médiation entre l'ordre du cosmos et l'ordre moral. Si on considère que l'ordre moral est assuré par le droit, alors en quoi la futurologie énergétique configure-t-elle le droit et vice versa ?
à vous pour votre écoute et vos questions
à l'EHESS pour l'accueil
à la Coop des Milieux pour faciliter grandement le fait que cette recherche se fasse
aux étudiant·es du master pour faire exister nos recherches
infiniment à ma famille, notamment Charlotte, Aoï et Lou
avec le concours du Comité d'histoire de l'électricité et de l'énergie et le soutien de la Fondation groupe EDF