Trois pépites de la littérature féministe

Sultana’s Dream
Au tout début du XXe siècle, Begum Rokeya Sakhawat Hossain attend de pied ferme son mari, parti en voyage d’affaires. Pour tuer le temps, l’intellectuelle bengalie se met à écrire. Elle fomente un univers dans lequel les femmes parcourent le monde pendant que leurs époux poireautent au domicile. Son alter ego fictif, Sultana, voyage dans une société où l’on ne travaille que deux heures par jour, où les rues sont un parterre de fleurs et où l’unique religion est celle de l’amour et de la vérité. « Nous enfermons les hommes à l’intérieur, informe Sœur Sara, la guide touristique improvisée de Sultana. La rue n’est pas sûre pour nous tant qu’il y a des hommes, de la même façon qu’il est dangereux de laisser un animal sauvage déambuler dans un marché. » Le mari de l’écrivaine finit par rentrer chez lui. Impressionné par son texte, ce magistrat influent le fait publier, en 1905, dans les pages du Indian Ladies Magazine. Sultana’s Dream constitue une porte d’entrée idéale pour s’intéresser à la vie de son auteure, fondatrice de l’une des premières écoles pour filles et femmes musulmanes.

Les Guérillères
La féministe française Monique Wittig publie en 1969 un roman aussi poétique qu’avant-gardiste. Les Guérillères décrit les rites d’une société lesbienne. L’écriture se veut expérimentale, rythmée par le recours incessant au pronom personnel « elles ». Dans son recueil d’articles le plus connu, La Pensée straight, Wittig précise ce choix genré : « La direction vers laquelle j’ai tendu avec ce “elles” universel n’a pas été vers la féminisation du monde (sujet d’horreur aussi bien que sa masculinisation) mais (…) de rendre les catégories de sexe obsolètes dans le langage. » Quelques pages plus haut, elle affirme également au sujet du matriarcat : « Seul le sexe de l’oppresseur change. » En 1970, Monique Wittig se rend sur le parvis de l’Arc de triomphe pour déposer un bouquet de fleurs à la femme du soldat inconnu. Christine Delphy et Christiane Rochefort participent à ce geste fondateur du Mouvement de libération des femmes (MLF). Sur la banderole, on peut lire : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme. »

Herland
Au début du XXe siècle, la sociologue américaine Charlotte Perkins Gilman s’essaie à la fiction avec Herland. En une centaine de pages, sa plume nous plonge au cœur d’une civilisation exclusivement féminine, maintenue hermétique par rapport au reste de la Terre grâce aux très hautes montagnes qui l’encerclent. Deux mille ans plus tôt, les hommes ont disparu à la suite d’une éruption volcanique. Le corps des femmes a ensuite évolué pour leur permettre d’enfanter seules. Ici, on ne connaît ni la faim ni la jalousie – on lui préfère la sororité. Trois aventuriers découvrent ce territoire grand comme la Hollande. Éberlués, ils offrent trois regards différents sur ses habitantes. Le premier, un tantinet macho, ne peut s’empêcher de les considérer comme de potentielles proies sexuelles. Le deuxième, excessivement gentleman, les maintient au contraire sur un piédestal. Lui seul décidera de rester vivre à Herland. Le troisième, le narrateur, se poste plus en recul, désireux de comprendre les rouages de cette société inversée.

Trois pépites de la littérature féministe
By romanemugnier
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